Conférence « Pratique démocratique et fracture des valeurs »

À l’occasion de l’« Atelier de création contemporaine sur le changement au Mali » organisé du 20 au 30 mai 2012 par le Centre culturel Kôrè de Ségou (fondation Festival sur le Niger) et le centre Soleil d’Afrique de Bamako, Ismaïla Samba Traoré a été invité à prononcer une conférence sur le thème « art et démocratie ».
Vous trouverez en fin d’article les informations concernant cet événement.

Afficher le document en PDF : I.S.Traoré – Pratique démocratique et fracture de valeurs

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Pratique démocratique et fracture des valeurs

Conférence d’Ismaïla Samba Traoré, écrivain et éditeur (21 mai 2012)

Lorsque les organisateurs m’ont demandé d’animer une conférence sur le thème « art et démocratie », j’ai tout de suite changé l’axe l’approche du sujet en modifiant l’intitulé.

Je vais en effet privilégier une réflexion fondée sur le rapport entre « culture et démocratie ».

Il me semble que le concentré qui donne naissance aux arts, qui inspire la pratique artistique, et qui est en même temps son produit, c’est la culture. Je m’intéresse au concentré de synthèse. Ce qui apparaît au carrefour des patrimoines matériels et immatériels. Ce qui englobe les différents segments de la pratique artistique, les différents genres artistiques, artisanat compris.

En disant donc « culture et démocratie », je ne m’éloigne pas des préoccupations des organisateurs.

Quand on dit « démocratie », il ne s’agit pas d’une idée récente mais d’un concept assez ancien qui remonte à l’Antiquité. C’est chez les philosophes grecs qu’on la trouve exprimée et conceptualisée, dans le cadre particulier qu’est la cité. La démocratie est née dans les cités grecques, à Athènes en particulier, 6 siècles avant J.-C.

Pratique de gestion du pouvoir, la démocratie antique est considérée comme limitée, car le pouvoir, au lieu d’être directement exercé par le peuple ou ses représentants, va être exercé par des représentants élus au moyen du suffrage [SR1] : c’est l’assemblée du peuple qui décide après que chacun a pu s’exprimer, et la décision est prise à la majorité des voix.

Aujourd’hui, le citoyen est au centre de la démocratie participative, ce qui n’était pas tout à fait le cas dans la Grèce antique dans la mesure où les esclaves, les femmes et les étrangers n’étaient pas considérés comme des « citoyens ». Sociétés esclavagistes par excellence, les cités étaient dominées démographiquement par les esclaves.

C’est ainsi qu’on estime à un dixième de la population le nombre de personnes qui bénéficiaient de ce statut de citoyen. La vision moderne de la démocratie suppose le « gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple », formule attribuée à Abraham Lincoln. La démocratie moderne n’est pas la démocratie antique, limitative et indirecte.
Les formes constitutionnelles prises par les régimes démocratiques sont diverses, mais elles obéissent toujours à un fonctionnement au centre duquel figurent les citoyens.

Nous allons laisser là les dieux grecs et leur panthéon pour retomber dans nos réalités.

Le mot « culture » a été tellement galvaudé qu’il ne me paraît pas nécessaire de s’y accrocher, pour ramener une énième définition, qui du reste renvoie à toutes les autres. C’est là un exercice apprécié par ceux qui ne ressentent pas assez l’Afrique, ses langues et ses concepts endogènes et qui empruntent les langages et artifices scientistes et néo-académiques pour mieux étourdir les publics qui leur sont attachés.

Permettez que je parle de patrimoines et de valeurs. Et pour résumer ma pensée en la matière, permettez que je rappelle quelques extraits de ce manifeste que j’ai eu l’honneur d’écrire, au nom des écrivains et activistes culturels du Mali, je cite :

« Le patrimoine, ce sont des biens communs, matériels et immatériels, tous les savoirs, qui appartiennent à tous et dont la communauté toute entière a hérité.

Ce sont les sites historiques et culturels, les chartes sociales et politiques qui lient les communautés, à l’image de Kurukanfuga. Traces immatérielles et insaisissables, les chartes fondent la civilité, la paix et l’entente entre individus, entre groupes, entre voisins, entre gens différents.

Le patrimoine, ce sont tous les marqueurs d’identité, les monuments humains, tout ce qui se bâtit au présent et qui, pour les générations à venir, porte la marque des constructions culturelles. Le patrimoine, ce sont tous les biens et produits culturels, récents ou en cours de construction par les écrivains, les créateurs et les visionnaires contemporains. » Fin de citation.

Parler de « culture et démocratie » revient à tenter de déceler l’interrelation, les interconnections, les liens. Si la Grèce esclavagiste a produit une démocratie sur mesure qui exclut 90 % de la population, qu’en est-il de l’Afrique dite francophone, expressément invitée par le sommet de La Baule à entrer en démocratie ?

Il faut savoir que l’Afrique en ce début des années 1990 est sur le point d’imploser en raison de la volonté de changement manifestée par les étudiants et les cadres. En dépit de ce combat que ses forces sociales livrent aux régimes dictatoriaux, il règne dans le monde occidental un climat pourri, qui fait de l’Afrique le pire des schémas qui se puisse rencontrer. Il y avait un mot, horrible, pour désigner cet état d’esprit : l’« afro-pessimisme ».

Mais cet afro-pessimisme se fondait sur divers constats négatifs : régimes putschistes et/ou de parti unique, corruption à plein nez, mauvaise gouvernance politique. L’Afrique, pour citer Réné Dumont, est « mal partie », ou encore « étranglée ».

Ces années  1990 vont propulser l’Afrique dans de grands changements en matière de gouvernance. Décentralisation, pluralisme et indépendance des médias, pluralisme politique intégral, etc., vont entraîner des choix institutionnels qui vont révéler rapidement leurs limites. Les hommes vont asservir les institutions et les soumettre à leurs exigences. Les républiques bananières peuvent-elles engendrer autre chose que des démocraties bananières, s’était écrié un éditorialiste malien… Ce qui faisait dire à Abdou Diouf que « la démocratie… c’est un état d’esprit ».

Vingt ans après son entrée en démocratie dans les années 1990, le Mali pour sa part fait l’amère expérience de fractures profondes dues à une corruption généralisée, au clientélisme politique, à la dilapidation à grande échelle des maigres ressources de l’État, à la gestion présidentialiste désastreuse du pouvoir.

En quelques jours, quelques heures, sans qu’il y ait besoin d’une opposition structurée sur le modèle de la démocratie parlementaire, la rancœur populaire a fait basculer un régime considéré comme le fleuron de la démocratie en Afrique, révélant du coup les graves lacunes de la gestion du pouvoir et des ressources de l’État. La gouvernance politique révèle partout en Afrique son caractère prédateur. Rien à voir avec le chef de village respectueux des biens des villageois auquel font référence nos chartes sociales et culturelles.

Où sont les valeurs culturelles de référence ? Sont-elles décalées ? En déphasage ? La gouvernance politique et ses travers ont-ils quelque chose à voir avec ces valeurs-là, qui ont pour nom respect du bien public, probité, rigueur, respect de la collectivité et de ses biens, respect de la parole des engagements, si vous préférez, obligation de rendre compte, humilité… Ces valeurs-là sont-elles valables seulement au village ? Du reste est-ce que le village lui aussi n’a pas basculé ces valeurs ?

Quelle est la part de nos héritages culturels ? De quelles valeurs se réclament ces gouvernances africaines ? Les réussites et les échecs doivent-ils être compris comme l’échec des valeurs portées par les communautés et les leaders qu’elles se sont donnés ?

Les défis du moment et la culture comme levier

Le Comité de réflexion pour la survie du Mali, piloté par le Pr Abdou Traoré, dit Diop, estime que le Mali est en train de perdre, je cite :

«  le pari de l’unité nationale
 le pari de la justice sociale
 le pari de l’intégrité territoriale
 le pari de l’État démocratique (avec les attributs d’un État de droit, des libertés collectives et individuelles et de la bonne gouvernance)
 le pari de l’intégration sous-régionale et de la coopération internationale
 le pari du développement »
Fin de citation.

Parlant de l’esprit qui a présidé à la création de l’emblématique maison d’édition Présence Africaine, Jacques Rabemananjara disait ceci au Congrès des écrivains et artistes noirs de 1956 : « Tant d’injustices et les redresser, tant d’aliénation et les combattre, Présence Africaine est fille de ces préoccupations. » Fin de citation.

Écrivains et éditeurs se sont longtemps reconnus dans cette formule de Rabemananjara. Cette profession de foi des précurseurs de la littérature et du combat politique a alimenté le combat de toute une génération, car Présence Africaine a préparé les élites à la lutte pour l’indépendance, aidé l’école et l’Université en Afrique et façonné la conscience des nouvelles élites.

De même, Aimé Césaire a eu ces mots que des générations de militants ont repris : « Faites de moi la bouche de ceux qui n’ont pas de bouche. »

Artiste engagé ! Écrivain engagé ! Ces terminologies voulaient dire quelque chose pour les artistes et écrivains d’une certaine génération… Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le 16 juin 1999, dans son discours d’investiture comme président d’Afrique du Sud, Thabo Mbéki déclarait : « Le xxie siècle sera africain. »

À la suite de cette prophétie, le président sud-africain et ses conseillers, dont certains sont issus du Black consciousness, vont petit à petit, au cours des mois et des années qui suivent, faire état d’un nouveau paradigme politique : la renaissance africaine.

M’Beki voulait marquer son mandat d’un signe majeur : la renaissance africaine doit permettre de construire, dit-il, « un nouveau monde africain…  fait de démocratie, de paix et stabilité. »

Le discours de Mbéki propose comme remède que l’Afrique se penche sur son passé précolonial considéré comme glorieux et source de fierté. Disant cela, Mbéki fait appel aux thèses de Cheikh Anta Diop relatives aux apports de l’Égypte ancienne à la civilisation mondiale. Jusque-là rien de vraiment nouveau, bien d’autres avant lui avaient endossé les mêmes thèses.

L’Afrique du Sud sous l’apartheid ayant été davantage un prolongement naturel de l’Europe plutôt qu’une continuité de l’Afrique, il était indispensable pour ses dirigeants sortis d’apartheid de procéder à un recentrage, un déplacement des axes. Toutes choses qui étaient rendues obligatoires par le besoin de se donner un destin en Afrique, à la mesure de son poids politique, économique, militaire.

Que faire face à tant de savoirs et de valeurs? Comment opérer?

Quelles sont les dynamiques qui sont en jeu aujourd’hui?

Comment infrastructurer notre abordage de la démocratie ?

Infrastructurer

Aujourd’hui, nous devrions « infrastructurer », pour parler comme le Pr Joseph Ki Zerbo. Infrastructurer, c’est créer les conditions de communication et de formation en vue d’une perception claire et intelligible des principes démocratiques. De la citoyenneté. Des principes éthiques en matière de gouvernance. Des contre-pouvoirs que permet le jeu démocratique.

La communication et la formation à imaginer devraient s’appuyer sur le développement de l’école et de la culture.

Mieux infrastructurer le secteur de la culture, c’est former les créateurs aux enjeux du « choc des cultures », c’est professionnaliser les métiers, s’organiser pour maîtriser les coûts et les circuits, obtenir l’aval du système financier, faire pression afin que l’État veille aux bons principes.

S’agissant de l’école, les professionnels du livre et les artistes contribuent de manière décisive à son développement. Un système éducatif et une société modernes reposent sur bien des acteurs et produits, au nombre desquels des écrivains, des éditeurs, des artistes.

La politique éducative scientifique et culturelle des pays développés intègre à l’école les ateliers de créativité artistique sur le dessin, la musique, la danse, l’écriture, comme complémentaires de l’enseignement des disciplines classiques. Mieux, comme déclencheur de capacités pour les jeunes enfants. Écrire s’apprend dans le sens où il faut pratiquer les techniques, apprendre à structurer la pensée, à faire des synthèses, à s’exprimer correctement. L’enseignement des techniques d’expression est à la lisière de plus d’une discipline, car il fait intervenir la communication, la stylistique, les techniques de l’expression orale.

À partir de l’école, il faut servir au jeune enfant des enseignements sur les questions éthiques, la citoyenneté, l’histoire des idées, l’histoire de l’Afrique, la philosophie de l’histoire. En somme, comme le dit l’UNESCO, « édifier les remparts […] dans la tête des nouvelles générations ».

En guise de conclusion

En ce moment, une certaine perplexité caractérise le monde du livre et de l’écrit. Après Sartre et Rabemananjara, un écrivain, un artiste, c’est quoi, en définitive ? Et à quoi sert-il ? Peut-on dire qu’il s’agisse encore d’un statut et d’un produit stratégiques ? Cet écrivain ou cet artiste, peut-il changer la société et le monde ?

Pour l’Afrique, en cette étape, l’écrivain et l’artiste demeurent plutôt des transcripteurs des mémoires menacées de disparition, des passeurs des savoirs, de la singularité et de l’interculturalité, des penseurs qui s’adressent à l’Afrique, qui l’aident à réfléchir, à penser, qui se battent pour que le continent ne soit pas le consommateur passif des produits et concepts créés par les autres.

Disant cela, je ne pense pas seulement aux littéraires, mais aux artistes, aux opérateurs culturels, à tous ceux qui, toutes disciplines confondues, peuvent traduire l’Afrique. Nos sociétés, partie prenante dans le monde, ne participent pas assez aux réseaux mondiaux de production et de diffusion des contenus à caractère culturel, éducatif, scientifique, etc. Nous ne contrôlons même pas ce qui fait notre image.

Le livre et les arts doivent plus que jamais « transcrire l’Afrique », afin de produire des contenus. La « création de contenus », comme objectif de développement de la recherche, ne ressemble pas aux idéologismes qui ont calibré la mission de l’écrivain et de l’artiste au cours des années pré et post-indépendance. C’est une nouvelle réalité, à satisfaire. 

Politiques culturelles

L’aticle 8 de la Charte de la renaissance culturelle africaine dit ceci : « L’expérience des décennies précédentes recommande de procéder à un renouvellement en profondeur des approches nationales et régionales en matière de politique culturelle. » (Khartoum, 2006)

Je m’interroge : que vaut la capacité de créativité de nos communautés de plus en plus projetées par le satellite sur la toile mondiale ?

Que peut le Fonds culturel africain pour aider nos sociétés à atterrir sur la toile mondiale sans préjudices pour ses enfants ?

Nous avons besoin, de toute urgence, que soient actionnés deux schémas de travail : la créativité d’un côté et de l’autre la production de la pensée.

La créativité d’abord. La production d’une pensée, de produits et biens culturels, s’opère dans un contexte de plus en plus extraverti. Les dérives de la gouvernance actuelle en Afrique ont pour noms fraudes, clientélismes ethniques et régionalistes, corruption des élites et mafias émergentes, toutes choses qui entraînent de grandes fractures sociales et économiques. Des antivaleurs militent contre les principes de justice, d’équité, de travail bien fait, d’argent gagné à la sueur de son front, de probité, etc.

La production de la pensée. Ce sont les dirigeants africains qui ont le pouvoir. Les sociétés civiles instrumentalisées et les secteurs privés émergents ne comptent pas. Alors qui peut actionner une renaissance des idées ? Comment actionner une renaissance démocratique après les dérives des vingt dernières années ?

Quand nos dirigeants parlent de culture, on a l’impression que c’est un territoire à part. Mais en fait les actes publics ne reconnaissent que le jembé fola et les cantatrices. La culture, c’est en gros et en vrac. C’est tout juste s’ils admettent que la pensée soit la culture, puisque la dynamique de production de laboratoires de pensées, c’est ailleurs. C’est ailleurs qu’il y a les think tanks .

Si vous partez de cette conférence en disant qu’il faut refonder l’Afrique en partant de sa culture, ils vont être rassurés, car ils pensent avoir entendu des lieux communs, ce qui ne les inquiète pas.

Le monde occidental a quelque chose qu’il nous faut adopter et maîtriser : les réseaux universitaires, politiques et économiques entretiennent ce qu’on appelle des think tanks, des cercles de réflexion, qui font la réflexion à l’échelle occidentale, plus particulièrement aux États-Unis et dans les pays anglosaxons. Républicains et démocrates américains ont leurs think tanks qui font la gouvernance aux USA. Et si nous voulons nous aussi rebâtir l’Afrique, engager le combat pour les changements politique et économique, il nous faut nous interroger au préalable. Tout combat est d’abord pensé, tout schéma est d’abord issu de la réflexion. Vivement l’émergence de think tanks, car l’échec de l’Afrique, c’est l’absence de réflexion stratégique endogène.

Pour terminer, je vous invite à croiser ces deux propositions ou visions.

D’abord cette proposition d’Eva Joly, candidate à la présidentielle française de 2012 (1er tour)

« Une culture accessible à tous passe par la construction, avec les actrices et acteurs, d’une nouvelle fiscalité de l’art et de la culture, qui favorise la circulation des biens culturels « art et essai », en commençant par appliquer le taux super réduit de TVA aux œuvres écrites, littéraires, artistiques et philosophiques ».

François Hollande, pendant la même campagne : « Je lancerai un plan national d’éducation artistique. Je soutiendrai la création et la diffusion qui sont le levier de l’accès de tous à la culture. »

Je vous remercie.

L’atelier se déroule du 20 au 21 mai 2012 au Centre Soleil d’Afrique à Bamako (Hamdallaye ACI 2000, près du monument de l’Obélisque) et du 22 au 30 mai 2012 à Ségou, à la fondation Festival sur le Niger (ex-CMDT).

Contact au Centre culturel Kôrè de Ségou
Moussa BERTE, responsable des composantes Arts visuels et vivants
BP 39 – Ségou – MALI
Tél. : + (223) 76 07 29 57 / + (223) 63 34 29 46
E-mail : bertemoussa@yahoo.fr

Contact au Centre Soleil d’Afrique
Hama GORO
BP 6076 – ACI 2000 Hamdallaye – Bamako – MALI
Tél. : + (223) 20 29 00 23 / + (223) 76 05 39 93
E-mail : hamagoro@orangemali.net


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